BEZIERS- PORT la ROBINE

 

 

 

 

 

Le temps est presque beau, le ciel est hésitant, bleu ? Ou blanchâtre ?, on dira variable….

Bye Bye le Port de Béziers !

Nous filons vers le tout proche K 208, où l’écluse de l’Orb, la n° 57, ferme le Port, (6.19 m. de chute). Elle ouvre à 9 heures, nous sommes peu nombreux pour son ouverture.

A sa sortie, le pont canal passage rétréci de 240 mètres surplombe l’ORB. Jolie perspective sur la cathédrale gothique SAINT NAZAIRE, qui domine la ville de Béziers. Nous avons surtout à l’esprit et disons le tout net, elles nous obsèdent un peu, les célèbres Écluses de FONSERANNES.

On écrit FONSERANES, ou FONSERANNES, ou FONCERANE, ou FONCERANES…mais l’orthographe la plus répandue est FONSERANNES.

Pour les décrire, on parle d’échelle d’écluses. En réalité, FONSERANNES est une écluse octuple, innovation géniale de Paul RIQUET. L’histoire raconte que s’il a dessiné si artistiquement les sas successifs, et leur a donné cette forme ovale harmonieuse, c’était pour donner à son œuvre un achèvement digne d’elle, et aussi pour rendre hommage à sa ville natale, BÉZIERS.

FONSERANNES, inaugurées en 1680, portent le numéro 56, et le point kilométrique est le 206,502. La chute d’eau est de 13, 60 mètres, pour 25 mètres de dénivelé, sur environ 315 mètres de longueur, 8 sas, 9 vannes. Avant la création du PONT sur l’ORB, en 1857, les bateaux devaient franchir une marche supplémentaire.

La pente d’eau contigüe à FONSERANNES a été construite en 1987. Ce dispositif (inventé par l’ingénieur René BOUCHET et le Professeur Jean AUBERT en 1960) permet de déplacer les bateaux ou les péniches sur un coin d’eau, poussés ou tractés par un engin à moteur, sur un plan de béton incliné. Il n’a pas eu de succès, il est arrivé trop tard.

D’après nous les Demoiselles de FONSERANNES sont la pièce maîtresse de l’aventure. J’ai lu qu’elles laissent un souvenir « inoubliable », expression inquiétante. Ce qu’on n’oublie pas n’est pas forcément heureux !

Pour corser l’affaire, elles sont ouvertes exclusivement à certaines heures, tantôt pour les montants, tantôt pour les descendants, et seulement pour trois bateaux à la fois. Nous devons attendre notre tour, environ deux heures. Le temps s’est mis au gris.

Ces termes de « montant » et « descendant », qui désignent le sens de la navigation d’un bateau, vers l’amont ou vers l’aval d’un fleuve, font ici référence au SEUIL de NAUROUZE. C’est là que passe la ligne de partage des eaux, on dit que Paul RIQUET lui-même l’a découvert. Il surveillait le débit de la Fontaine de la GRAVE avec son ami le fontainier, Pierre CAMPMAS, aux pierres de NAUROUZE, près de MONFERRAND, sur une hauteur de 48.70 mètres au-dessus du niveau de la GARONNE.

Un jour, une pierre détachée forme un mini-barrage. Pierre Paul Riquet constate que les eaux de la fontaine se séparent. Les unes partent vers l’ATLANTIQUE, les autres vers la MÉDITERRANÉE.

On dit aussi que le phénomène était connu dans l’Antiquité. On l’a peut-être oublié, et Paul RIQUET l’a redécouvert ? Difficile le travail des historiens !

La grande affaire est de s’amarrer. Il n’y a pas de quai, pas de bite, il est interdit de se relier aux arbres, nous prenons le parti de nouer un bout à un arbrisseau qui se penche sur l’eau. Tel le roseau, il plie mais ne rompt pas. Quand nous le délivrons, il se redresse fièrement, l’air content. Merci plante bénéfique !

Midi : Nous serons les derniers à passer ; ensuite, après la pause déjeuner, l’écluse réservera le passage aux « descendants », qui vont vers l’étang de Thau, et vers 16 heures, de nouveau aux « montants ». Notre idée de partir tôt ce matin est récompensée. Une journée au bord du Canal, attachés à notre arbuste, nous aurait sans doute paru un peu monotone.

Les guides indiquent les points touristiques à visiter près du Canal, ils sont proches, certes, à condition d’utiliser un moyen de locomotion, un de ces vélos par exemple qui ornent la proue des bateaux de location. Nous n’en disposons pas, et nous hésiterions à laisser seul notre TIGRE, exposé à tous les dangers. Pas d’escapades terrestres pour nous.

Maintenant, les écluses. Souvenir « inoubliable » ? Pas tout à fait. Nous les franchissons, un peu tendus par la succession de manœuvres à effectuer, qui demandent toute notre attention, mais sans stress particulier. Des badauds sont amassés au bord de l’eau, ils commentent, ils évoquent leur vécu….parfois ils sont si affairés à observer l’intérieur de l’écluse qu’il faut leur demander de s’écarter un peu pour laisser le passage à l’équipier et à son bout. A la sortie, si nous poussons un « ouf », c’est seulement que l’éclusage a été long, et que nous sommes satisfaits de nous en être sortis sans encombre et sans dégât.

Pendant ces moments, les risques viennent moins de nous, qui possédons bien la méthode maintenant, que des autres, qui n’ont pas toujours la maîtrise de leur bateau. Les pilotes qui découvrent la navigation avec ce voyage sur le Canal se repèrent au premier coup d’œil. C’est d’eux que nous avons peur. Ils n’ont pas l’expérience, pas le vrai sens des dimensions et des performances de leur vedette, et peut-être pas non plus le sens de l’évaluation des risques. Ils ont payé une caution au noliseur ; s’ils accrochent, s’ils causent un accident, ils remplissent un constat amiable, et repartent sans se retourner. Nous sommes dans la situation opposée : le TIGRE est notre propriété, et tout ce qui peut l’abimer nous cause un préjudice durable. Pas question pour nous de payer et d’oublier.

La suite du voyage doit être plus tranquille. Après GOURGASSE, du PK 204 au PK 202 , le passage est rétréci, mais pas particulièrement difficile.

Nous pouvons changer d’état d’esprit. A présent, nous sommes en promenade. Je reprends l’appareil photo pour y conserver le pont de GOURGASSE, le pont de COLOMBIERS et le pont canal.

Notre préoccupation est toujours de trouver du carburant. Notre ange gardien nous amène au Port de COLOMBIERS, où nous demandons si la pompe à l’angle du quai est réservée exclusivement aux noliseurs du Port, ou si nous pouvons en bénéficier. La réponse est « oui ». Aubaine.

Le TIGRE a le ventre bien rempli, et nous nous installons en terrasse de « Pom’ et Cannelle » pour nous restaurer aussi. Le cadre est romantique, la serveuse très aimable, cette halte est un vrai réconfort.

Il nous tarde à présent de pénétrer, au PK 199, la Colline d’ ENSÉRUNE, dans le Souterrain de MALPAS, une voie unique de 173 mètres de long, 8,5 m de large et 6m de haut, le premier tunnel creusé pour y faire passer un canal.

Son histoire est un grand moment dans l’œuvre de Paul RIQUET :

A cet endroit, le chantier du CANAL du MIDI découvrit, sous quelques mètres de sol dur, une montagne de grès friable. COLBERT, alerté, fit interrompre les travaux. La galerie fut bouchée.

L’ensemble du projet était menacé d’abandon, et RIQUET lui-même était en danger. Ses ennemis se réjouissaient de son échec, et suivaient avec un intérêt mauvais la cabale dressée contre lui. Son adversaire était le CHEVALIER de CLERVILLE, architecte de LOUIS XIV ; il recommandait un tracé que RIQUET avait refusé au motif qu’il traversait l’AUDE, ce qui supposait l’interruption du trafic.

Mais RIQUET ne s’avouait pas vaincu. Il demanda au maître-maçon Pascal de NISSAN de continuer en secret les travaux, malgré les risques d'effondrements. En moins de 8 jours, un tunnel d'essai fut percé, soutenu par une voûte cimentée de bout en bout. RIQUET y guida l'Intendant DAGUESSEAU, à la lueur des flambeaux, et obtint l’autorisation de poursuivre.

Le creusement du tunnel dura de l'automne 1679 au printemps 1680 ; ce fut le dernier grand chantier réalisé par RIQUET. Il mourut quelques mois après son achèvement.

Le tunnel était percé sous le COL du MALPAS, un nom révélateur (MALPAS : « mauvais passage ») que l’endroit devait à la population plus ou moins louche qui y avait ses habitudes. Les contrariétés que RIQUET y a rencontrées ont renforcé cette signification.

Sous le tunnel de MALPAS se trouvent deux autres tunnels dont les tracés se croisent (à des niveaux différents), une galerie datant du XIIIe qui a été percée pour permettre le drainage de l'ÉTANG de MONTADY et un tunnel ferroviaire creusé au XIX ° s. pour laisser passage à la ligne de chemin de fer BÉZIERS-NARBONNE.
 
Le CANAL devient plus sinueux. Au K 196, il passe à côté de l’Oppidum d’ENSÉRUNE, qui mériterait un arrêt, et une bonne marche à pied, mais rappelons qu’il est interdit de s’amarrer hors des quais prévus à cet effet…..et ils ne sont pas nombreux pour nous, étrangers et exclus de l’accueil de noliseurs. Nous poursuivons notre route.
 
Par le canal de THOU, nous arrivons à POILHES. Ce bien joli village, en contrebas de l’Oppidum d’ENSÉRUNE, surplombe l’étang de CAPESTANG, (que nous devinons à peine). Il se mire dans le canal, l'entoure de ses ponts gracieux, et de curiosités qui sont aussi des richesses, par exemple l'orme de SULLY, planté en 1608 près de la Place; les vestiges de la voie romaine VIA DOMITIA ; et le domaine viticole de RÉGISMONT, en activité, classé monument historique en 1937, après la découverte de nombreux sarcophages datés du début de notre ère ainsi que de vestiges aurignaciens.
 
Sur le rivage, deux canons sont posés sur des blocs de pierre. Ils ont été trouvés en mer, au large d'Agde, par un plongeur amateur, puis conservés quelques années dans un bassin d'eau douce pour finalement être offerts à la commune de POILHES.

Et nous passons sous une passerelle, rouge depuis 2010. Auparavant, depuis sa construction, en 1927, par les militaires, elle était la « passerelle verte ». Pelle conduisait le commandant de la garnison vers sa bien-aimée. Jolie anecdote romantique pour POILHES !

Les ponts canaux se succèdent : POILHES, GUÉRY, SAINT PIERRE…l’idée qu’on se fait du CANAL, reflets des platanes qui oscillent sur l’eau d’un vert profond, flammes de soleil qui étincèlent par à coups…Nous sommes presque seuls. Sur le parcours de santé qui longe le CANAL, les promeneurs sont rares. Cette atmosphère paisible masque la tragédie du moment : l’arrachage des platanes atteints par une maladie incurable et hautement contagieuse. Nous avons vu des tronçons de canal déjà dépouillés, et des chantiers en cours d’activité. Spectacles poignants.

Au K 189, CAPESTANG, qui, pour des raisons pratiques, mérite toute notre attention. Le pont est le plus bas du Canal. Ce qui veut dire que si on peut le passer, on peut affronter tous les autres. Pas de problème pour le TIGRE.

CAPESTANG, qui signifie « le CAP de l’ESTANG » a d’abord été un port de pêche. Après plusieurs tentatives d’assèchement, il a été vendu en parcelles. Le château, bâti au XIV ° s. a été la propriété des Archevêques de Narbonne, il est aujourd’hui classé monument historique. Son plafond est remarquable pour ses 161 panneaux décoratifs. Des événements mémorables (dont les États Généraux du Languedoc) s’y sont déroulés, et y ont attiré des personnages considérables : Gaston PHOEBUS, FRANÇOIS 1°, LOUIS XIV….CAPESTANG est remarquable aussi pour sa COLLÉGIALE, édifice gothique de la fin du XIII ° s. bâtie sur l’église SAINT FÉLIX, du XI °, dont il reste un mur (ouest). Du TIGRE, on entrevoit son élégante silhouette.

Tranquillisés depuis le passage du pont, nous goûtons sans réserve les jolis paysages, entre les K 188 et 187 le Pont canal de NOSTRESEIGNE, au K 178 le Pont de PIGASSE, qui me rappelle un peu l’ambiance du Grand Meaulnes, fantaisie inexplicable de mon imagination. Le CANAL serpente : la CROISADE, et son pont (PK 177- 178), le rétrécissement du pont et la Halte d’ARGELIERS (PK 173-172), la FERME du VIE, des présences discrètes, que nous suivons davantage sur la carte ou le GPS que par la vue. Après une longue ligne droite, nous atteignons le CANAL de JONCTION, embranchement de la NOUVELLE, que nous emprunterons pour rejoindre PORT la NOUVELLE (K 169)

Toujours sur le CANAL du MIDI nous dépassons (au K 168) le PORT de la ROBINE ; nous passons sur le très beau pont-canal de la CESSE, et nous tentons d’évaluer les ressources en amarrages du SOMAIL, un peu plus loin. Le village est accueillant, souvenir du temps où il était la « couchée » de la Barque de Poste, mais tous les quais sont réservés aux noliseurs.

Il est déjà tard. Nous avons le choix : poursuivre vers TRÈBES, ce que prévoyait notre programme, mais sans garantie de trouver un abri pour la nuit, ou rester dans les environs. Le Capitaine opte pour la deuxième solution. Nous rebroussons chemin vers le PORT de la ROBINE, signalé « port payant » par notre guide. Nous avons téléphoné, et une place nous est réservée.

Nous amarrons à l’entrée du Port, et faisons la connaissance du Patron, et de Johnny, son adjoint, tous les deux bien sympathiques. Notre conversation avec eux est instructive. Nous avons l’explication de nos contacts avec les noliseurs : leur carburant doit être exclusivement réservé à leurs bateaux ; ils n’ont pas le droit d’en délivrer aux « passagers ». Une information qui nous éclaire sur l’accueil mi gêné mi hostile que nous avons reçu dans nos recherches, et qui appelle une interrogation sur le Port de COLOMBIERS. Avons-nous rencontré un bon Samaritain ? Ou un coquin ? Les pompes des noliseurs ne sont pas étalonnées, nous ne connaitrons jamais la quantité réelle de carburant que nous avons achetée tout à l’heure. Peu nous importe. On ne peut pas plaisanter avec l’alimentation du moteur. La tranquillité vaut bien de payer un peu pour rien ! Béni soit …le bon Samaritain !

La conclusion ? On disait que les bateliers étaient seuls maîtres sur le CANAL après DIEU et Paul RIQUET…C’est toujours vrai !

Cette nuit nous coucherons à côté de la station du Port, mais notre réservoir ne le saura pas !

Le Patron évoque aussi avec nous la vie du CANAL. Les accidents et accrochages divers y sont fréquents, surtout l’été, avec les touristes qui font l’apprentissage de leur bateau de location. « Au mois d’août, nous dit-il, vous auriez sorti votre constat amiable tous les cinq kilomètres ! Ils sont 600 bateaux…Imaginez le nombre de rotations. Cette année on parle de 10 000 passages ». Il nous confie ses soucis. Il n’a pas eu l’autorisation par exemple d’installer une cuve de traitement des eaux noires comme il en avait le projet malgré le coût élevé de l’opération (70 000 euros), faute de trouver une station pour l’élimination des résidus.
 
Il répond sur le problème de l’hygiène sur le CANAL, qui est un de nos étonnements. Le TIGRE est équipé d’une cuve à eaux noires. Mais nous avons constaté que d’autres bateaux en étaient dépourvus, et lâchaient leurs résidus dans l’eau, sans aucun scrupule apparent. Nous en avons eu la démonstration dans le Port de Béziers. Notre interlocuteur sourit de notre naïveté. Il accroit notre stupeur en nous édifiant sur les commodités des bateaux de location : ils sont équipés, mais leurs cuves ne sont pas en service, car on ne saurait pas où les purger. L’hypocrisie est chez elle sur le CANAL ! Consolons-nous, les écologistes peuvent se réjouir, les déchets des hommes nourrissent les poissons et les oiseaux…le cycle naturel !
 
Pour nous réconforter, nous allons dîner, à pied. Nous traversons le bois, nous longeons le pont canal de la CESSE, à trois arches, d’une beauté vraiment émouvante, qu’on perçoit encore mieux de terre que du bateau. Le sublime VAUBAN l’a dessiné, de son geste harmonieux inégalable, NIQUET l’a construit, à la fin du XVII°, pour remplacer le barrage incurvé construit par Paul RIQUET. A son extrémité sommeille la PORTE MINERVOISE, une petite maison où l’on mange des assiettes de charcuterie et des tranches de pain garnies à la mode italienne, jambon et tomates. Curieux paysage de solitude et de silence, dans un lieu à vocation touristique. Le ciel brumeux ajoute une touche de nostalgie. Les restaurateurs nous prient gentiment de ne pas nous attarder. Ils doivent se lever très tôt. Demain, ils vendangeront. Nous sommes dans la région des vignobles de CORBIÈRES.
 
Au retour, la nuit est tombée, l’ambiance est étrange, des bateaux sont amarrés le long du Canal, certains à demeure, formes fantomatiques. L’un d’eux parait avoir été abandonné précipitamment ; dans le bois, des tables et des chaises sont installées comme dans un jardin…..Maigret où es-tu ?
 
Bonne nuit à PORT la ROBINE, de l’eau, de l’électricité…..malheureusement, un peu de bruit, à cause de l’usine voisine…Une cimenterie ?